Critiques télé

Si j’aime pas, c’est que c’est pas bien

Dahan, roi des geeks

Par sherazade • Le 30 novembre 2007 • Catégorie : En bref, Interview

DAHAN1.jpgPrésentateur de la Séance interdite sur Canal+ (Horribilis cette semaine) et critique ciné de haut vol pour Opération Frisson (CinéCinéma Frisson), Yannick Dahan est également le maître de cérémonie de la Nuit du geek, diffusée vendredi dernier. Un monde qu’il connaît bien puisqu’il assume ouvertement un solide degré de geekitude. Il revient avec nous sur l’état actuel du cinéma et sur son amour inconditionnel pour les films de genre…

 

spidey1.jpgVous dites, dans Suck my Geek, qu’il y a autant de définitions du geek qu’il y a de geeks, quelle est la votre ?
La mienne est particulière et assez longue à expliquer. Il y a plusieurs types de geeks, des gens ouverts ou sectaires. Comme je n’aime pas ces derniers, ma définition du vrai geek englobe plutôt les passionnés, néophiles ouverts d’esprit et humanistes. Des gens qui replacent l’imaginaire comme rempart contre la normalisation idéologique du monde et sa marchandisation. Des gens qui aiment peut-être avec excès leur passion mais qui la revendique, parce qu’ils savent réellement quelles sont les valeurs qu’elle sous-tend et la vision alternative du monde qu’elle propose. Il ne suffit pas d’aimer le gore ou les superhéros pour être geek. des millions d’ados vont voir Spider-man au cinoche mais ils sont tout autant à permettre aux 4 Fantastiques (gros navet) d’être un succès. Un vrai geek pour moi ne fait pas partie du troupeau, ne fonce pas vers les produits de consommation parce qu’on lui fait du matraquage publicitaire. Au contraire, le vrai geek résiste à la bêtification et à l’aseptisation de la culture. Il aime la subversion et l’iconoclasme, la sincérité et l’authenticité. Il va vers des univers plus vastes, plus amples que ceux véhiculés par le monde individualiste, normatif et consumériste dans lequel nous vivons. Parce qu’il a des rêves et des aspirations humanistes plus hautes. Un vrai geek pour moi doit se battre contre la hiérarchisation de la culture et l’idéologie bienpensante et conformiste qui caractérise nos médias. En cela, il se doit d’être un contre-pouvoir.

 

wow 01.jpgLe doc passe en revue plusieurs pans de la culture geek : jeux vidéo, cosplay, JDR, ciné, BD, anime, etc. Auxquels êtes-vous vous-même accro ?
J’ai vécu la naissance du jeu vidéo. Donc je joue beaucoup, surtout à World of Warcraft. J’ai fait beaucoup de jeux de rôle plateau aussi il y a quelques années (Kult, Stormbringer, Conan, etc.). Je ne suis pas très anime, même si je considère que certains dessins animés sont de purs chefs-d’œuvre. Et je ne suis pas non plus un gros consommateur de BD. Je m’y intéresse toutefois et j’ai des potes ultra passionnés qui m’aiguillent vers les meilleurs titres qui sortent. Bref, plutôt ciné, jeux, JDR et collectionite en figurines.

 

conan2.jpgD’où vient l’admiration du geek pour le film Conan le Barbare ?
Probablement du fait qu’il convoque tout un imaginaire heroic fantasy que les geeks connaissent depuis longtemps, déjà à travers l’oeuvre d’Howard. Ensuite parce que Conan est le meilleur personnage du monde. Kevin Smith, dans le doc, dit qu’on l’aime parce qu’il est grand, fort, qu’il ne se laisse pas emmerder et qu’il s’envoie en l’air un maximum. J’aurais tendance à dire que c’est aussi un être blessé, victime d’un environnement barbare et violent, qui lui a ôté sa liberté. Son parcours, au-delà de la vengeance, est une quête d’identité et de libre-arbitre. Probable que nombre d’entre nous s’identifient à cela.

 

suck.jpgLa geekitude est-elle, à votre sens, un signe des temps, ou a-t-elle toujours existé, sous d’autres apparences ?
Socialement parlant, le geek est un individu souvent marginalisé et incompris, qui a pourtant décidé de ne pas se fondre dans la masse, de revendiquer avec militantisme sa passion, et de se fédérer pour l’entretenir et la promouvoir. C’est une facette commune de l’être humain, qui peut se trouver dans d’autres domaines. Rafik Djoumi explique parfaitement dans le doc combien les nerds fascinés par la construction d’internet et de sa toile mondiale, sont les bâtisseurs de cathédrales actuels.

 

HELLBOY.jpgPourriez-vous nous dire un mot des trois films diffusés ce soir, Le Labyrinthe de Pan, Silent Hill et La Colline a des yeux ?
On a choisi Silent Hill pour démarrer parce qu’il est à priori un condensé de culture geek : adaptation d’un jeu vidéo, film d’horreur et nouveau film d’un vrai passionné, Christophe Gans. La Colline a des yeux d’Aja, non content d’être un remake qui transcende l’original de Wes Craven, est aussi et surtout un des films d’horreur les mieux réalisés et les plus intenses des cinq dernières années. Enfin, Le Labyrinthe de Pan est un pur chef d’oeuvre cauchemardesque d’une intelligence et d’une virtuosité rare. Et puis c’est Del Toro damned ! Hellboy, Blade 2… Difficile de faire plus geek !

 

Leur point commun, qui les inscrit dans cette nuit du geek, c’est de tous proposer un “monde alternatif” au notre, mais n’est-ce pas le cas de toute oeuvre de fiction ?
Ah ben non. Même si une fiction est par essence une représentation, et en cela elle n’est toujours qu’une vision du monde qui s’accorde à nos désirs (comme dirait l’autre), tu peux en trouver pléthore qui se veulent témoins réalistes du monde. L’imaginaire fantasque, comme monde alternatif, ne suffit d’ailleurs pas à définir le cinéma de genre. Tu peux proposer un univers décalé et pourtant plomber ton film par des discours contemporains bêtes et normatifs. La particularité des films de la nuit geek n’est pas de proposer un monde alternatif mais de questionner les enjeux idéologiques actuels et les sentiments profonds qui habitent notre culture de façon subversive à travers une mise en scène symbolique.

 

seagal2.JPGFranchement, regarder tous les nouveaux Steven Seagal, est-ce bien raisonnable ?
C’est bien plus que raisonnable. C’est d’utilité publique !! Comme je dis toujours : comment apprécier un chef d’œuvre et le considérer comme tel sans connaître les bouses desquelles il se distingue ??

 

La production de films de genre se porte-t-elle bien à notre époque ?
Dans le monde, plutôt bien oui. Puisque le cinoche de genre cartonne souvent au box office. Mais est-ce que cette production lucrative est de qualité ? Ca c’est une autre question… En France, en revanche, c’est la galère. On vit dans une industrie à la ramasse, frileuse, timorée, dépassée, plombée par des archaïsmes de pensée qui empêchent une réelle créativité dans le genre s’exprimer.

 

reanimator1.jpgDans les années 80, on a vu une explosion de “comédies d’horreur”. Le genre semble s’être un peu perdu, non ?
C’était des oeuvres potaches et sincères (Reanimator ou Evil Dead 2) qui étaient de vrais terrains d’expérimentations pour des cinéastes concernés qui aimaient réellement le genre. Ca a été tué dans l’oeuf au début des années 90 avec les ersatz cyniques de Scream. En partie à cause de ce crétin surestimé de Kevin Williamson, on a subi une succession d’oeuvres moqueuses, méprisantes, qui se foutaient de la gueule du genre sans le comprendre. Du coup, plus récemment, la réaction logique a été de revenir à un cinoche viscéral, hardcore, sérieux. Un cinoche qui voulait intelligemment replacer la suspension d’incrédulité et l’immersion du spectateur au centre des enjeux du cinoche de genre. Ce qui n’est pas plus mal finalement. Mais il reste toujours de petits bis fendards qui s’inscrivent dans la tradition des 80s (2001 Maniacs, Hostel, Horribilis etc…)

 

Si un jour les zombies sortaient des cimetières, où vous réfugieriez-vous ?
Dans un bar, comme dans Shaun of the Dead ^^

 

SHAUN1.jpgA quoi correspond, selon vous, cette dissociation entre “culture noble” surévaluée et “sous-culture” déconsidérée, que l’on retrouve aussi bien au cinéma que dans la littérature ou même la BD ?
Le terme sous-culture n’est employé que par des snobinards qui pensent faire partie d’une élite intellectuelle qui a besoin qu’on lui flatte l’ego en permanence. Et pour se considérer élite, c’est à dire au dessus du reste de l’humanité, il est impératif pour ces abrutis de se considérer gardiens du temple d’une culture pseudo intello qui les rassure. Mais tout cela n’est que schéma mental et pression sociale. Pour qui n’est pas obnubilé par son statut et l’image qu’il renvoie aux autres, on en a rien à cirer de la hiérarchisation de la culture. Si quelqu’un te dit que le dernier Depleschin est mieux qu’un film de zombie, tout simplement parce qu’il y a des zombies dedans, c’est un crétin qui a des œillères et qui a juste besoin de se rassurer. Ce n’est donc pas quelqu’un de réellement intelligent. L’ouverture d’esprit et la capacité à reconnaître dans chaque œuvre un potentiel émotionnel ou réflexif est un signe d’intelligence. Ceux qui attendent du cinéma qu’on leur livre des discours intellos sur un plateau d’argent et qui refusent de prendre en compte l’immersion sensitive et les émotions véhiculées, ou qui ne supportent pas la notion d’imaginaire et de poésie parce qu’ils la croient éloignée de leur préoccupations nombrilistes, sont en général des gens qui ne sont pas en accord avec eux mêmes psychologiquement parlant, et qui ont besoin de se construire une carapace sociale ou mentale ( qui pousse au sectarisme), pour se sentir exister. C’est triste.

 

ksmith.jpgD’abord célébré par la presse, Tarantino, geek ultime s’il en est, fait de plus en plus les frais de cette même critique. Même chose pour Kevin Smith, dont le premier Clerks a été porté au nu alors que le second a subi un (injuste) retour de flammes. Une idée du pourquoi ?
Parce qu’ils ont foncé de façon encore plus radicale dans la défense d’un cinéma ostracisé que les bien-pensants qui les ont célébré un temps ne comprennent plus. Death Proof ou Clerks 2 sont des oeuvres tellement geeks qu’elles peuvent exclure tous ceux qui ne sont pas familiers de leurs univers. Et l’être humain a ceci de particulièrement débile : quand il ne comprend pas, il rejette. Ce ne serait pas plus intelligent de faire l’effort d’essayer de comprendre ??

 

zombies.jpgPouvez-vous nous parlez un peu de votre projet de réalisation ?
Comme je disais avant, c’est très très difficile de réaliser un film transgressif et radical en France, ce qui caractérise notre projet. D’abord parce qu’il faut l’aide des chaînes de télé, et que ces dernières veulent des films grand public. Ensuite parce que la majorité des producteurs n’ont aucune éducation sur la grammaire du genre. Enfin, parce que les exploitants pratiquent de plus en plus une censure ignoble. Du coup, Benjamin rocher (mon co-réal) et moi mettons du temps à trouver des financements. Tout simplement parce qu’on ne veut pas faire notre film pour un budget ridicule et qu’il nécessite un minimum de moyens pour être mené à bien. Mais ça avance tranquillement et nous sommes maintenant en phase finale de financement. Ca s’appellera La horde et c’est une sorte de croisement entre The Shield et L’Armée des morts. On ne veut pas faire un film gore, loin de là, mais un film d’action fantastique brutal, viscéral et méchamment badass ! Et la France est frileuse vis à vis de ce type de projets…

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